"N'importe Où Hors du Monde" - Charles Baudelaire, 1857

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poële, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

«Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d'aller d'habiter Lisbonne? Il doit y faire chaud, et tu t'y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l'eau; on dit qu'elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir!»

Mon âme ne répond pas.

«Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons?»

Mon âme reste muette.

«Batavia te sourirait peut-être davantage? Nous y trouverions d'ailleurs l'esprit de l'Europe marié à la beauté tropicale.»

Pas un mot. - Mon âme serait-elle morte?

En es-tu donc venue à ce point d'engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal? S'il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. - Je tiens notre affaire, pauvre âme! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l'extrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si c'est possible; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d'un feu d'artifice de l'Enfer!»

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: «N'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde!»


"Anywhere Out Of The World" - Charles Baudelaire, 1857

Translation by Francis Scarfe

This life is a hospital, in which the sick are all obsessed with the desire for a change of bed. One would like to suffer in front of the stove; another imagines he would recover, were he near the window.

It seems to me that I would always feel well wherever I don't happen to be, and this question of a change of domicile is one which I am forever discussing with my soul.

'Tell me, my soul, my poor chilled soul, what would you think of living in Lisbon? It must be warm there, you would soon be as merry as a lizard. It's a town on the waterfront; they say it's built of marble, and that its inhabitants have such a horror of plants that they uproot all the trees. There's a landscape after your taste - a landscape made entirely of light and mineral, with water to reflect them.'

My soul offers no reply.

'Since you are so fond of rest and quiet, so long as you have some movement to watch, would you like to go and live in Holland, that land which fills one with bliss? Perhaps you will find plenty to interest you in that country whose image you have often admired in art galleries. What about Rotterdam, you who love forests of masts, and ships berthed right beside the houses?'

My soul remains silent.

'Perhaps you would find Batavia more to your liking? There, incidently, we would find the spirit of Europe wedded to tropical beauty.'

Not a word. - Can my soul be dead?

'Have you reached such a state of torpor that you enjoy your suffering? If so, then let us escape to those countries which are the counterparts of death. I have exactly what you are looking for, my poor soul! We'll pack our bags for Torneo. Let's go even farther - to the extreme end of the Baltic - or even farther from life, if you like - let's set up house at the North Pole! There the sun only obliquely skims the earth, and the slow alternation of light and dark cuts out variety and enhances the monotony, which is half of Nothingness itself. There we can take long baths of darkness, while for our entertainment the Aurora Borealis will offer us its rosy sheaves from time to time, like reflections of a firework-display in Hell!'

At last my soul erupts and cries out, in its wisdom: 'Anywhere! Anywhere! - so long as it is out of this world!'

Back to Poetry